Pauvreté des enfants: il est urgent d’investir dans le préventif!

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Le risque de pauvreté touche un enfant sur 10 en Flandre, un enfant sur 4 en Wallonie et même 4 enfants sur 10 en Région de Bruxelles-Capitale. Il est urgent de s’attaquer aux causes structurelles de ce phénomène et d’inclure dans les prochains accords de gouvernement des propositions concrètes en lien avec les différentes compétences fédérales, régionales et communautaires concernées: emploi, enseignement, transferts sociaux, fiscalité, petite enfance, intégration sociale et lutte contre la pauvreté, logement, santé, égalité des chances…
Tel est le message porté par l’IWEPS, le Centrum voor Sociaal Beleid Herman Deleeck (Universiteit Antwerpen), l’Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles-Capitale et la Fondation Roi Baudouin qui organisaient ce 12 juin un colloque sur la pauvreté des enfants. Au départ des analyses les plus récentes sur la pauvreté infantile en Belgique, les intervenants ont dégagé de nombreuses propositions politiques concrètes pour répondre aux défis identifiés. Une politique volontariste, une réforme en profondeur et davantage de moyens affectés à la prévention de la pauvreté s’imposent! Compte-rendu par Thérèse Van Hoof, secrétaire du CWEHF.

Les indicateurs de la pauvreté

En Belgique, 420 000 enfants vivent sous le seuil de pauvreté, soit 19% des enfants. Le seuil de pauvreté est fixé à ± 2.100 € nets/mois pour un couple avec 2 enfants et à ± 1.600 €/mois pour une famille monoparentale avec 2 enfants.
La pauvreté est en augmentation et touche toutes les régions, mais de manière variable :
– En Flandre : le risque de pauvreté touche 1 enfant sur 10 ;
– En Wallonie : le risque de pauvreté touche 1 enfant sur 4 ;
– En région de Bruxelles-capitale : le risque de pauvreté touche 4 enfants sur 10 !
33% des enfants de 0-18 ans vivent dans des ménages sans revenus.

La pauvreté est bien plus qu’un manque de revenus. Elle affecte négativement les conditions de vie des enfants dans tous leurs droits (alimentation, santé, logement, enseignement, participation sociale…) avec des conséquences très dommageables pour leur développement et leur future vie d’adulte. En effet, la pauvreté éprouvée dans l’enfance produit un impact à très long terme : les privations dont souffrent les enfants (sur le plan de la santé, de l’éducation, de l’alimentation…) risquent d’avoir des répercussions durables tant sur eux-mêmes que sur leurs propres enfants. La transmission générationnelle de la pauvreté est largement démontrée par les chercheurs. En effet, on apprend à vivre avec peu de choses, on s’applique une auto-censure, ce qui induit une perte de toute initiative et de tout contact avec la société.

Afin d’estimer l’importance de la problématique de la pauvreté infantile en Belgique par rapport aux autres pays européens, 2 indicateurs européens ont été examinés :
– La pauvreté monétaire : rapport entre le revenu des ménage et le seuil de pauvreté ;
– La déprivation matérielle : cet indicateur donne des informations sur les conditions de vie des ménages. Sont considérés comme pauvres, les enfants qui cumulent 3 indicateurs de déprivation matérielle dans une liste de 15 items.
On constate que la Belgique n’est pas située dans les pays les plus aisés. En outre, on constate que la Flandre s’en sort mieux que les autres régions. Quant à  Bruxelles-Capitale, elle figure en queue de peloton.

Des propositions transversales à toutes les compétences

Le défi à relever dans les prochains accords de Gouvernement sera de mettre en place des propositions concrètes au niveau de toutes les compétences : emploi, enseignement, transferts sociaux, et lutte contre la pauvreté, logement, santé, égalité des chances…

Cela signifie aussi qu’il est économiquement « rentable » d’investir aujourd’hui dans une politique ambitieuse dans ce domaine. Si on ne le fait pas assez tôt, le coût de la société sera bien plus élevé à long terme.

La pauvreté infantile est directement liée à la pauvreté et à la situation de précarité des parents.

  • Qualité et intensité de l’emploi

Les études démontrent que les enfants pauvres se retrouvent proportionnellement plus dans les ménages à faible densité de travail (< 20 % du temps de travail) ou dans les ménages sans travail. Ces taux sont plus nombreux en Wallonie qu’en Flandre. Pourquoi le travail ne protège-t-il pas de la pauvreté ? On constate que le RIS et les allocations de chômage ont des montants inférieurs au seuil de pauvreté pour les familles monoparentales. Or, celles-ci ont principalement des femmes à leur tête… Si la famille doit louer un logement dans le secteur privé, elle risque fortement de se retrouver en-dessous du seuil de pauvreté. On constate que le montant des allocations sociales est parfois légèrement supérieur au salaire minimum et que celles-ci permettent de conserver des avantages qui seraient perdus s’il y a remise à l’emploi (les fameux «pièges à l’emploi »).

  • Plafond de verre

Il existerait un plafond de verre qui discriminerait les familles monoparentales et d’origine étrangère. Si ces ménagent travaillent, on constate qu’ils n’ont pas assez de moyens au bout de leur mois. Les familles monoparentales sont également concernées par un plus grand risque de faible densité du travail : 43% en Belgique, 25% en Flandre, et 60% en Wallonie, ce qui signifie que 2/3 des enfants vivent dans des familles monoparentales à très faible densité de travail en Wallonie. A intensité de temps de travail égal, on constate que les familles monoparentales ont un risque de taux de pauvreté plus important que pour les ménages.

  • Niveau d’éducation des parents

La Wallonie est donc frappée par une pauvreté infantile structurelle et souffre d’une érosion de ses ressources. Au bout des 4 années d’études, force est de constater qu’il reste une différence non expliquée entre les régions….

Changer le discours économique  actuel

« Il faut faire mieux avec moins « …. ce discours est intenable dans le secteur de la grande pauvreté. C’est une question d’équilibre de la société et de son développement. Il s’agit d’une responsabilité politique.

Des conséquences multiples

  • La santé

Les études ont démontré qu’il n’existe pas de seuil en-dessous duquel la pauvreté engendre des risques pour les enfants. Par contre, il existe des seuils variables en fonction du niveau socio-économique dans lequel vit l’enfant. On constate que plus le niveau de scolarité de la mère augmente, meilleure sera la santé de l’enfant. De même, un enfant plus faible intellectuellement s’en sortira bien si le niveau socio-économique est élevé. Il pourra même dépasser des enfants très intelligents issus de familles de niveau socio-économique plus faible. Les ménages à faible revenu ont un taux de risque d’enfants mort-nés 2 fois plus élevés que les autres ménages. Les adolescents issus de milieux précaires consomment plus le cannabis que les autres ménages.

Concernant les enfants ayant plus de 16 ans, 36% ont des caries quand le père travaille, et jusqu’à 50% quand le père ne travaille pas !

  • Le logement

Le logement est un amplificateur de la pauvreté infantile : insalubrité, manque de place, cherté du loyer (on sacrifie sur la santé), déménagements constants (rupture de bail), crainte de placement des enfants. Les difficultés des familles monoparentales sont exacerbées: 40% des ménages monoparentaux ont 2 enfants. Les loyers sont trop élevés pour pouvoir s’accorder un nombre de chambres suffisants. Ces ménages sont aussi discriminés car crainte de non-paiement. Le sans-abrisme féminin augmente dans des proportions alarmantes.

L’enfant est considéré comme un rempart contre l’expulsion : en effet, la mise à la rue d’un enfant est considérée comme un trouble à l’ordre public. Le droit de l’enfant à un logement est inscrit dans l’article 27 de la Convention internationale des droits de l’enfant. La peur de l’insécurité (expulsion) et la honte de vivre dans un logement délabré dans un quartier défavorisé engendrent des impacts importants sur le développement de l’enfant et hypothèquent son avenir.

Enfin, la Belgique favorise les propriétaires ; or, les familles pauvres n’ont pas d’autre choix que d’habiter dans des logements sociaux en location. Et le marché social locatif a une offre insuffisante et non adaptée aux familles nombreuses. La liste d’attente est longue (± 200 000 candidats). Enfin, ces personnes sont incapables de pouvoir constituer la garantie locative rapidement.

  • L’enseignement

L’étude PISA de 2000 a montré une excellente moyenne en Communauté flamande et une mauvaise moyenne en Communauté française. On constate que les inégalités sociales engendrent :

– Des différences de performances entre enfants de 15 ans selon qu’ils viennent de familles aisées ou défavorisées ;

– Un retard équivalent de 3 années d’études.

Les pays situés au bas de l’échelle de cotation PISA sont des pays qui pratiquent la ségrégation scolaire : redoublement et orientation précoce. 27% des enfants de 15 ans souffrent de retards scolaires à 15 ans en Communauté flamande et jusqu’à 50% pour la Communauté française ! Les enseignants ont des préjugés sur les enfants défavorisés et ceux-ci risquent plus de redoubler à compétences égales par rapport aux enfants issus des autres milieux. L’augmentation des différences entre les écoles aggrave le phénomène d’écoles ghettos. Certaines écoles se spécialisent pour certains publics fragilisés et d’autres accueillent de bons élèves. La différence entre les écoles dépend donc du public d’élèves et non de la qualité des enseignants.

Des propositions d’interventions massives

Il est urgent de mettre en œuvre une intervention massive et une meilleure compréhension des facteurs entraînant le risque de pauvreté en fonction des différentes régions. Voici les différentes propositions concrètes mises en lumière par les intervenants:

Mener une politique préventive pour éviter que les familles n’entrent en pauvreté : travailler sur un test de risque de pauvreté pour cibler les familles les plus précaires.

Travailler sur les facteurs à risque : il faut un investissement massif au niveau des crèches, de l’enseignement, des situations de familles monoparentales, des gens du voyage… et de manière générale, dans au niveau des droits de base.

 Supprimer le statut de cohabitant et individualiser les droits : l’existence de ces liens engendre des conséquences négatives sur le logement, le niveau de revenu des ménages.

Diminuer les coûts au niveau des politiques du logement, de l’enseignement, de l’emploi, de la culture….

Soutenir les familles pauvres :

– Soutien matériel : il s’agit de commencer d’abord par une augmentation du montant des allocations familiales pour atteindre le seuil de pauvreté. Les allocations familiales doivent être adaptées en fonction du nombre de membres au sein du ménage.

– Les allocations familiales sont capitales pour les grandes familles (> 3 enfants) et pour les familles monoparentales (réduction de 50% de ses ménages sous seuil de pauvreté). Elles ne concernent que l’éducation des enfants. Or, il existe d’autres personnes à charges : conjoint, grands-parents… qui ne sont pas pris en compte.

– Renforcer la sélectivité autrement que par une augmentation du budget. Le système de solidarité est double : solidarité verticale (riches →pauvres) et solidarité horizontale (solidarité entre ménages avec et sans enfants). L’équilibre entre ces 2 types de solidarité a échoué car tous les suppléments accordés condamnent le système à ne pas fonctionner.

Si on supprime le rang, l’effet pervers serait que les grandes familles et les familles mono-parentales en souffrent.
Une alternative serait de renforcer la sélectivité sur base du revenu de manière à atteindre les personnes à faibles revenus qui n’ont pas droit aux allocations familiales actuellement. Mais comment prendre en compte les revenus ? Quel plafond retenir ?
Le système d’allocations familiales nécessite une amélioration. Or, certaines politiques ne favorisent pas les ménages pauvres….
– Soutenir l’offre de services : la collectivité a la responsabilité de développer à grande échelle des services d’accueil de l’enfance et pour des personnes dépendantes. Cette offre doit être accessible aux ménages à revenus précaires.
Le modèle des pays nordiques, où les enfants des chômeurs ont accès aux crèches, peut à cet égard servir d’exemple.

– Tendre vers un universalisme progressif : implanter des infrastructures d’accueil dans des quartiers ciblés, là où se concentrent des familles précaires.

 – Réformer l’enseignement :
– Selon le modèle  flamand : pourquoi ne pas instaurer une facture maximale pour les frais scolaires? En Flandre, cette facture concerne l’enseignement primaire. Des réflexions sont en cours pour l’enseignement secondaire. Il y aurait également lieu d’adapter l’allocation des études aux frais réels engendrés par les études.
– Conserver ce qui fonctionne : investir dans la qualité de l’enseignement fondamental (taille des classes).
– Réformer l’enseignement secondaire pour réduire le décrochage scolaire en retardant, par exemple, l’âge de la 1ère orientation.
– Orienter les enfants en formation vers les métiers en pénuries.
– Limiter le redoublement car il blesse, n’est pas motivant, diminue l’estime de soi et cause souvent le décrochage scolaire.
– Rompre avec la logique de spécialisation des écoles.
– Former les enseignants au diagnostic des différences dès leur formation initiale : reconnaître la pauvreté et améliorer la formation initiale.
– Repenser la formation continuée des enseignants : favoriser la remédiation et accompagnement plutôt que le redoublement.
– Mettre en place un encadrement de qualité de la direction pour les professeurs : ceux qui ont un soutien de la direction ont des avantages pour réduire les inégalités entre les enfants.
– Miser sur le bien-être en mettant en place un environnement d’apprentissage sûr et accueillant. Travailler sur le harcèlement et sur le climat scolaire, renforcer l’infrastructure…
– Construire des ponts : réfléchir sur le concept d’école élargie (participation des élèves et parents).

Réformer la politique de la  santé :
– Tendre vers l’universalité proportionnelle : équilibre entre universalité et sélectivité. Rendre les soins de santé de 1ère ligne accessibles à tous, voire gratuits. La gratuité coûtera environ 250 millions d’euros mais on y gagnera par après.
– Garantir une couverture en soins de santé universelle et inconditionnelle (priorité aux femmes enceintes).
– Généraliser le tiers payant pour les enfants de manière à encourager les consultations chez les généralistes.
– Créer des centres locaux pour les soins de santé.
– Pratiquer la prévention au stade prénatal. Créer des structures de médecine préventive adaptée aux besoins pour tous/toutes. Il faut donner des soins efficaces en fonction des besoins dès le 1er trimestre de la grossesse.
– Travailler avec les parents, pour leur donner un sentiment de construction de leur vie.
– Comprendre et utiliser les messages de la santé.
– Soutenir des services universels intégrés et multidimensionnel (santé et éducation).
– Réaliser régulièrement des monitorings pour voir si aucune mesure nouvelle n’empire les inégalités.

Réformer le  logement :
– Investir dans des prêts sociaux, apporter des soutiens financiers.
– Trouver une solution au sans-abrisme, mettre en place en accompagnement de ces personnes fragilisées.
– Retravailler sur le bonus logement car il engendre une augmentation des prix.
– Encadrer les loyers, avec une garantie de diminution pour enfants à charge (à partir de 2 enfants).
– Mettre en place un Fond de couverture des impayés (existe déjà en Flandre)
– Instaurer une allocation-loyer.
– Diversifier l’offre de logements sociaux adaptés aux diversités des formes familiales, encourager la construction de logement de grande taille, occuper temporairement des logements publics libres, prévoir un délai maximal pour disposer d’un logement. A l’expiration dudit délai, pouvoir accorder une indemnisation complémentaire pour pouvoir se loger dans le privé.
– Améliorer la qualité des logements sociaux existants.
– Retravailler le système des garanties locatives.
– Multiplier les foyers d’hébergement pour femmes seules avec enfants.
– Favoriser l’habitat groupé.
– Intégrer le principe des gardes alternées.
– Encourager le logement modulaire.
– Fournir une aide au logement pour les mineurs mis sous autonomie lorsqu’ils quittent l’institut d’hébergement (existe déjà à Bruxelles).
– Garantir le logement suite à une expulsion pour cause d’insalubrité.
– Signer la charte sociale européenne révisée : l’article 31 garantit le droit à un logement décent.
– Imposer une sanction au propriétaire qui met fin à la location de manière abusive (changement de serrure). Par exemple, imposer une amende de 18 mois de loyers à donner au locataire comme dédommagement.

Au niveau de l’emploi et des revenus :
– Le plafond de verre ne peut sauter que si on augmente l’emploi et le niveau de revenu minimum (revenu-poche = salaire net) de manière à ce que le pouvoir d’achat soit décent (surtout au-dessus du niveau des allocations sociales) et permette de pouvoir vivre dignement.
– Si l’emploi n’est pas de qualité, il faut garantir un complément des allocations de chômage pour pouvoir vivre dignement.
– Indexation automatique des allocations sociales et des revenus. Lien avec le bien-être automatiquement tous les 2 ans.
– Réduire les impôts en priorité sur les revenus les plus bas.
– Réduire de façon générale les frais sur les budgets des ménages. Il faut lancer un véritable débat sur les frais encourus par les familles.
– Changer le regard des opérateurs : les opérateurs regardent le demandeur à travers le prisme de l’emploi et non au départ de la situation familiale. Il faut développer des formations en alternance pour avoir la garantie de déboucher à un emploi.

Renseignements sur le site de la Fondation Roi Baudouin.

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